Vous trouverez, ci-dessous, l'excellente recension de notre ami Alain publiée sur son non moins excellent blog : "Ca va mieux en l'écrivant... encore faut-il le lire avant !"
J'ai poursuivi très brièvement le compte-rendu afin de resituer l'ambiance générale de cette réunion.
Né début 1956 en Andalousie, l’écrivain Antonio Munoz Molina est renommé en Espagne pour ses livres et ses chroniques. Auteur d’une vingtaine de romans et lauréat de prix littéraires en France, il est pourtant peu lu dans notre pays. Adapté et publié en français en 2016, alors que l’auteur avait achevé de l’écrire trois ans plus tôt, Comme l’ombre qui s’en va est ma première incursion dans son œuvre.
Annoncé comme un roman sur l’assassin de Martin Luther King, Comme l’ombre qui s’en va est bien plus que cela. Cet ouvrage long et complexe entremêle plusieurs récits portant sur des thèmes différents. Tout est parti de l’attachement qu’éprouve Munoz Molina pour Lisbonne, une ville où il s’était rendu pour la première fois en 1987, afin d’écrire un livre dont l’intrigue se passait dans la capitale portugaise, dont le titre était Un hiver à Lisbonne, et qui allait être son premier succès littéraire. Il importe aussi de savoir qu’y revenant quelques mois plus tard pour une conférence, il y avait ressenti un coup de foudre pour une jeune journaliste littéraire qui allait devenir sa seconde épouse.
Il décida d’écrire Comme l’ombre qui s’en va en découvrant, par hasard en 2012, que Lisbonne avait été une étape d’une dizaine de jours dans le périple de James Earl Ray, un Américain en cavale pendant plusieurs mois, après avoir tué Martin Luther King, à Memphis, Tennessee, le 4 avril 1968.
Le livre est, en première approche, une déambulation dans Lisbonne, sur les traces d’un assassin venu et reparti près d’un demi-siècle plus tôt. Elle suit aussi celles du jeune écrivain que Munoz Molina avait été, lorsqu’il était venu chercher l’inspiration pour une fiction qui germait dans son esprit, une histoire d’amour sur fond de vie nocturne dans les cabarets de jazz et de blues d’une grande agglomération urbaine. Il s’en suit qu’en parallèle des narrations, l’ouvrage est une réflexion sur la littérature et sur la genèse d’un roman.
En même temps, Comme l’ombre qui s’en va est le récit autobiographique d’un homme, qui, se voulant à la fois auteur et acteur du roman, se souvient de chacun de ses séjours à Lisbonne et se replace dans l’esprit de l’homme différent qu’il a été, à plusieurs moments de sa vie personnelle et de son parcours d’écrivain.
Car là est le propre de la création romanesque selon Munoz Molina : « La littérature, c’est vouloir habiter l’esprit d’un autre, c’est voir le monde par ses yeux, comme un intrus dans une maison fermée… ». Laisser la place à l’imagination s’impose : « On ouvre les yeux dans le noir, en pleine nuit, et on a la sensation de se réveiller dans la conscience d’un autre, d’y être englué ou enfermé ».
Une pratique qu’il mit en œuvre pour retracer le profil, le parcours et les perceptions d’un assassin, un homme fruste et frustré, ségrégationniste, élevé par des parents ivrognes dans une misère absolue. Son aspect insignifiant et son esprit manipulateur lui auront permis d’échapper pendant plus d’un an aux recherches du FBI et des polices internationales. Malgré les failles de son plan, il aura réussi à tuer d’une seule balle de fusil le célèbre pasteur noir, militant des Droits Civiques et prix Nobel de la Paix.
Avant de s’immerger dans l’esprit de ses personnages. Munoz Molina s’attache à tous les détails. Il est allé à Memphis — accessoirement berceau du blues — sur le site du crime, transformé en lieu de mémoire, avec l’intention de restituer en temps réel les faits et gestes de James Earl Ray, tout au long de sa préparation du meurtre. L’auteur n’a pu s’empêcher ensuite de faire le même exercice avec Martin Luther King, dont il reconstitue, là aussi en temps réel, la dernière demi-journée de sa vie.
Cette conception littéraire brillante et pertinente constitue une authentique performance d’écriture et procure de plaisants et passionnants moments de lecture. Cependant, la plume prolifique et intarissable de l’auteur l’amène souvent à s’étendre en longueurs, où il ressasse des détails très introspectifs. Tu pourrais les trouver ennuyeux, lectrice, lecteur, parce qu’au fil des quatre cent cinquante pages très denses du livre, tu auras l’impression de les lire plusieurs fois ou parce qu’ils tombent tellement sous le sens que tu les auras compris avant même de les lire.
Ce soir du 5 juin, dans la salle du 1er étage du restaurant-galerie "L'Inattendu", deux clans se sont fait face : les enthousiastes et les grincheux. Deux clans avec des troupes sensiblement équivalentes en nombre (et en qualité, bien sûr...). Je dois avouer que j'appartenais au 1er clan. Le style de l'auteur de "Dans la grande nuit des temps" (immense roman) m'a définitivement séduit par sa capacité à me faire partager au plus prêt - à ses côtés - les pérégrinations de James Earl Ray, ses états d'âme, sa triste intimité. Il me rappelle en cela Léonardo Padura et son "L'homme qui aimait les chiens" dans lequel l'auteur parvient à faire que nous sommes, tout au long du livre, aux côtés de l'assassin de Trotski.
Le clan opposé (celui des grincheux), a dénoncé avec férocité les répétitions, la vacuité intellectuelle de ce Ray, les longueurs, etc.
Au bilan, et vous l'aurez compris, il s'agissait d'une excellente réunion.