Nous étions 15 autour de la table dressée dans l'espace librairie située au RDC du restaurant L'Inaperçu. Tous les membres actuels du "Square" étaient présents, à l'exception de Chantal Martin qui avait dû renoncer au dernier moment pour cause de méforme (passagère).
Quelques rappels de l'histoire elle-même du roman :
La narratrice, qui habite Paris, est mariée, a une fille escrimeuse et exerce la profession de doublage vocal pour le cinéma, reçoit un appel de la police du Havre pour une affaire vous concernant : le cadavre d'un homme a été trouvé sur la plage du Havre avec, sur lui, un ticket d'une séance récente du cinéma havrais Le Channel sur lequel figure son numéro de téléphone. Le roman commence donc comme un polar.
Elle se rend dès le lendemain de l'appel au Havre, une ville où elle a habité durant toute sa jeunesse. Après avoir été interrogée au commissariat par l'OPJ (Officier de Police Judiciaire) Zambra et indiquée qu'elle n'avait pas remis les pieds au Havre depuis 20 ans (elle se reprendra plus tard car elle est venue il y a 10 ans pour le baptême de l'Hirondelle de la Manche, une pilotine dont elle est la marraine - son père, décédé, ayant été pilote du port du Havre), la narratrice entreprend de se rendre aux pieds de la digue où le cadavre a été retrouvé. Elle va parcourir ensuite la ville et certains des lieux de celle-ci - la digue, le cinéma, l'école d'hydrographie du Ponant, etc. - et ce sera autant de souvenirs qui lui reviendront en mémoire, en particulier celui de cet amour de jeunesse avec Craven, lequel est parti pour faire un stage de 4 mois à Montréal mais n'a plus jamais donné de nouvelles - serait-ce lui l'homme retrouvé sur la plage ? -, également ce travail scolaire qu'elle avait effectué auprès d'une rescapée du terrible bombardement du Havre par les alliés les 5 et 6 septembre 44, bombardement qu'elle décrit remarquablement bien (de l'avis unanime des participants).Le fil conducteur du roman est bien cette énigme policière, cependant, vient se greffer au fil des pages toute une série de récits relevant des souvenirs de la narratrice mais aussi de sujets divers que l'on pourrait qualifier de "digressions", comme l'histoire de ces deux réfugiées ukrainiennes dont le seul désir est de rejoindre l'Angleterre, les compétitions d'escrime de sa fille Maïa, des considérations sur l'IA, le baptême de l'Hirondelle, etc., qui en font un roman assez touffu, ponctué de descriptions très détaillées, tout ceci conduisant à des avis très partagés.
Le titre "Jour de ressac" fait probablement référence à la remontée brusque de tous les souvenirs de l'autrice, en une journée, précipitée par cet évènement inattendu qu'est la découverte du corps sur la grève comme le choc impromptu de deux vagues qui crée un ressac ; ce ressac qui la surprend sur la digue, par une vague forte qui la renverse et la trempe totalement.
Le style :
Jean-Bernard a lui, été particulièrement sensible au "procédé narratif" de l'auteure et ses "digressions", le maillage entre les lieux et ses souvenirs, le jeu qu'il a perçu entre le romanesque et la réalité, l'utilisation d'une langue "actuelle" (des expressions jugées familières pour certains et qui sonnent curieusement), etc. Il souligne également le fait que seule la narratrice n'est pas désignée par un nom ou un prénom et qu'elle utilise le pronom personnel "je".
Le style du roman - phrases longues, constituées d'une multitude de fragments descriptifs (très ? trop ?) dans lesquels certaines comparaisons ou métaphores sont plutôt intéressantes et d'autres moins - est vraiment la "marque de fabrique" de Maylis de Kerangal que l'on retrouve dans la plupart de ses romans, au nombre de 21 (1er roman en 2000 et presque un roman/an). Les avis sont partagés : certains parlant d'une "déambulation" prenante dans laquelle il y a un certain plaisir à se laisser porter, entrainer, d'autres trouvant que ces descriptions relèvent d'un mixte entre Wikipédia et le Guide du Routard et nuisent à l'intérêt du livre.
Conclusion :
En conclusion, "Jour de ressac" a fait l'objet d'un vrai débat, riche en avis contraires. Il a suscité l'envie, pour plusieurs d'entre nous et même parmi celles ou ceux qui ont moyennement apprécié le livre, d'aller faire un tour au Havre. A cet égard, la ville n'est-elle pas le personnage principal du roman ? Concernant "l'énigme policière", il y a aussi 2 clans : ceux qui pensent que le noyé est Craven et les autres non. Craven aurait une cinquantaine d'années, ce qui pourrait être l'âge de l'inconnu aux tempes grisonnantes ; le N° de téléphone sur le ticket qui est celui de la narratrice : on ne peut pas imaginer qu'il s'agisse de celui d'il y a 33 ans (il est peu probable que dans les années 90 une jeune fille de 16 ans ait pu détenir un portable), mais une ancienne connaissance commune aurait pu le donner à Craven qui revenait au Havre (dans le cadre du trafic de drogue ?).
Bref, il y a malgré tout une certaine unanimité à reconnaitre que le mystère que l'auteure laisse planer à la fin du récit sur l'identité de l'inconnu de la digue est plutôt bien vu.
Les coups de cœur !
Michel B.
François
